Cet article explore la persistance de la croyance dans le progrès, même face aux échecs technologiques. Il analyse les fondements psychologiques, historiques et sociaux de cette foi, et questionne les conséquences de l'écart entre promesses et réalité. La réflexion invite à distinguer progrès réel et idéologie, en privilégiant une approche lucide et critique des innovations.
L'idée de progrès occupe une place centrale dans notre vision de l'avenir. Nous avons tendance à penser que les technologies rendent inévitablement la vie meilleure, plus confortable et plus sûre, et que tous les problèmes seront tôt ou tard résolus par une nouvelle avancée technique. Même lorsque les innovations déçoivent, compliquent les choses ou ne tiennent pas leurs promesses, la foi dans le progrès demeure étonnamment forte.
Le paradoxe du progrès réside dans le fait que la déception ne détruit pas la croyance en lui, mais la reporte simplement à l'étape suivante. Si une innovation échoue, on estime qu'" il faut juste un peu plus de temps ", que " la prochaine génération corrigera tout " ou que " le véritable progrès est encore à venir ". Ainsi, se crée une attente durable d'amélioration, même en l'absence de preuves tangibles dans le présent.
Dans cet article, nous allons explorer pourquoi l'idée de progrès est devenue si persistante, comment elle s'est imposée comme fondement de la vision moderne du monde, et ce qui se passe lorsque l'écart entre les promesses et la réalité devient trop évident. Il ne s'agit pas d'une critique des technologies en soi, mais d'une tentative de comprendre pourquoi la foi dans le progrès perdure, même quand il nous déçoit.
La société moderne repose largement sur l'idée que demain sera forcément meilleur qu'aujourd'hui. Ce postulat imprègne l'économie, la politique, l'éducation et la culture. Croissance, développement, amélioration des indicateurs et renouvellement constant sont considérés non seulement comme souhaitables, mais comme nécessaires à l'existence normale. Dans ce contexte, le progrès cesse d'être un simple outil et devient la base d'une vision du monde.
Historiquement, la notion de progrès a remplacé les conceptions religieuses du destin et du dessein divin. Là où l'avenir était autrefois défini par la volonté des puissances supérieures, il est aujourd'hui guidé par la foi dans la science, la technologie et la rationalité. L'incertitude du présent devient plus supportable lorsqu'elle s'inscrit dans une logique linéaire d'amélioration continue.
Le progrès s'est également mué en contrat social. La société accepte les inconvénients, les crises et les inégalités du présent, à condition qu'ils soient perçus comme temporaires et justifiés par des améliorations à venir. Croissance économique, innovations techniques et numérisation servent de preuves du bon fonctionnement du système, même lorsque l'expérience quotidienne semble indiquer le contraire.
De ce fait, le progrès n'a plus besoin d'être constamment prouvé. Il est perçu comme une évidence, un socle sur lequel repose le sentiment de stabilité et la dynamique vers l'avenir.
Au fil du temps, l'idée de progrès a dépassé la simple rationalité pour revêtir des traits quasi religieux. Elle s'est dotée de croyances, de symboles et de promesses de salut futur. Le progrès offre une lecture claire du monde : il existe un chemin vers l'avant, un idéal d'amélioration, et la conviction que les difficultés actuelles ont un sens parce qu'elles mènent à un avenir meilleur.
Comme la religion, la foi dans le progrès apporte un réconfort psychologique. Elle atténue l'angoisse face à l'incertitude en expliquant les crises et les échecs comme des incidents passagers sur la longue route du développement. Si une solution échoue aujourd'hui, ce n'est pas une remise en cause de l'idée même de progrès : l'humanité " n'a pas encore atteint " le bon niveau. Cette logique protège la croyance contre toute réfutation directe.
Le progrès a aussi ses " prophètes " et ses autorités : scientifiques, ingénieurs, visionnaires et leaders technologiques. Leurs prévisions et promesses sont souvent perçues non comme des hypothèses, mais comme un futur inéluctable. Les médias, la culture populaire et le marketing amplifient ce phénomène en diffusant sans relâche l'image de percées imminentes.
La croyance dans le progrès devient ainsi moins une question d'analyse qu'un acte de confiance, entretenu par l'habitude, l'attente collective et la peur de perdre une vision claire de l'avenir.
L'optimisme technologique naît de la conviction que tout problème complexe possède une solution technique. Crises écologiques, inégalités sociales, épuisement, manque de temps, solitude : tout cela est souvent perçu comme soluble grâce à de nouveaux outils ou plateformes. Cette logique fait des technologies une réponse universelle, même lorsque les problèmes sont d'origine humaine ou sociale.
L'attente de solutions simples s'installe progressivement. Chaque invention marquante - de l'électricité à Internet - renforce la croyance que la prochaine percée sera encore plus décisive. Les échecs, eux, sont mis sur le compte de l'immaturité technologique, d'un déploiement insuffisant ou d'une société " pas encore prête ".
Or, la réalité s'avère plus complexe. Les technologies éliminent rarement les causes profondes des problèmes ; elles modifient plutôt leur manifestation ou génèrent de nouveaux défis. Le confort se transforme en dépendance, l'automatisation en surcharge, l'accélération en fatigue chronique. Pourtant, l'optimisme technologique persiste, car il propose un scénario rassurant : il suffit d'attendre la prochaine mise à jour, sans remettre en cause le système ou soi-même.
La principale raison pour laquelle les technologies ne tiennent pas toujours leurs promesses réside dans la nature humaine des grands défis. Solitude, anxiété, inégalités, épuisement et perte de sens ne sont pas causés par l'absence d'outils, mais par l'organisation de la société, les normes culturelles et la psychologie humaine.
La technologie peut faciliter certains processus, mais elle ne modifie ni les motivations, ni les valeurs, ni les modes d'interaction. Souvent même, elle amplifie les tendances existantes : dans une société compétitive, les plateformes numériques accélèrent la comparaison et la rivalité ; dans un système qui valorise l'occupation constante, l'automatisation engendre plus d'exigences et non plus de temps libre.
Un autre écueil est le transfert de responsabilité. Le progrès technologique crée l'illusion que les solutions se trouvent en dehors du choix humain. Au lieu de débattre de questions sociales complexes, on attend " l'outil idéal " qui résoudra tout. Les causes profondes restent alors intactes, et la déception s'accumule.
Chaque nouvelle vague technologique suscite d'abord l'espoir, puis le sentiment que l'amélioration promise n'a pas eu lieu. Les problèmes changent de forme mais ne disparaissent pas, et l'écart entre attentes et réalité se creuse.
L'illusion de progrès apparaît lorsque l'impression d'avancer remplace les réelles améliorations de la qualité de vie. Les innovations se succèdent, les interfaces évoluent, les processus s'accélèrent - autant de signes extérieurs de développement constant. Pourtant, ces changements visibles ne s'accompagnent pas toujours de transformations positives profondes dans le vécu quotidien.
Les promesses du progrès sont souvent formulées de façon maximaliste : la technologie doit libérer du temps, simplifier la vie, rendre la société plus juste. La réalité est plus nuancée : au lieu de libérer du temps, elle instaure une disponibilité permanente ; au lieu de simplifier, elle accroît les exigences ; au lieu de réduire les inégalités, elle en crée de nouvelles formes. Ce fossé s'élargit, mais remet rarement en cause l'idée même de progrès.
L'illusion est renforcée par la difficulté à mesurer le progrès de manière directe. Les indicateurs techniques s'améliorent, mais le bien-être subjectif ne suit pas. Toute critique est alors perçue comme une résistance au progrès ou une peur de l'avenir, plutôt que comme une évaluation lucide de la situation. La société avance ainsi par inertie, sans toujours savoir pourquoi ni vers quoi elle se dirige.
À mesure que les promesses du progrès s'éloignent de l'expérience vécue, une crise des attentes émerge. Les gens continuent d'utiliser les technologies, mais espèrent de moins en moins qu'elles améliorent radicalement leur vie. À l'enthousiasme succèdent la lassitude, le scepticisme et l'impression que les innovations engendrent autant de problèmes qu'elles n'en résolvent.
Cette déception ne prend que rarement la forme d'un rejet brutal des technologies. Elle s'exprime plutôt par une méfiance silencieuse : les mises à jour n'inspirent plus, les " révolutions " sont perçues comme du marketing, et l'avenir ressemble à une répétition du présent avec de nouveaux habillages. Pourtant, l'idée de progrès ne disparaît pas ; elle est simplement repoussée dans le temps : " à l'étape suivante ", " pour la prochaine génération ", " quand la technologie sera mature ".
Cette crise est dangereuse, car elle affaiblit la capacité de la société à penser de façon critique. La déception ne conduit pas à un changement de cap, mais coexiste avec l'inertie. La foi dans le progrès demeure, mais se vide de son contenu concret, devenant un simple espoir abstrait qui n'exige plus de preuves.
À ce stade, la croyance dans le progrès cesse d'être le reflet de changements réels et devient une idéologie. Le progrès n'a plus à être prouvé ; il est considéré comme acquis. Toute avancée, toute nouvelle technologie, est automatiquement interprétée comme une amélioration, même si les conséquences sont discutables ou négatives.
Comme toute idéologie, le progrès délimite le champ de la pensée acceptable. Douter de ses bénéfices est perçu non comme une position rationnelle, mais comme du pessimisme ou de l'hostilité envers l'avenir. La question " la situation s'est-elle vraiment améliorée ? " est remplacée par " avons-nous suffisamment progressé ? ", déplaçant l'attention des conséquences vers la vitesse de l'innovation.
Le progrès devient alors une fin en soi. La société avance non parce qu'elle connaît la direction, mais parce que s'arrêter paraît impossible, voire dangereux. Les alternatives ne sont pas discutées, car refuser le progrès est assimilé à une régression ou à une perte de sens. La foi dans le progrès perdure, même lorsque ses résultats réels suscitent de plus en plus de doutes.
Renoncer à la foi dans le progrès ne signifie pas renoncer au développement ou à la technologie. Il s'agit plutôt de remettre en question la logique selon laquelle avancer serait une valeur en soi. Un monde sans foi dans le progrès ne serait pas stagnant, mais évaluerait les changements selon leurs conséquences, et non leur nouveauté.
Dans cette perspective, la technologie cesse d'être une promesse de salut pour devenir un outil aux usages limités. La question " quoi de neuf ? " laisse place à " pourquoi et pour qui ? ". Cela exige plus de responsabilité, car il n'est plus possible d'attribuer les effets négatifs aux " difficultés de croissance " ou au " prix inévitable du progrès ".
Pourtant, il est psychologiquement difficile de se détacher de la foi dans le progrès. Elle offre un sens à la trajectoire collective et apaise l'incertitude face à l'avenir. Sans elle, la société doit accepter un monde sans garantie d'amélioration, où le changement peut être bénéfique ou destructeur. C'est pourquoi la foi dans le progrès perdure, même en temps de crise - non comme description de la réalité, mais comme moyen de faire face à l'angoisse du futur.
Si la foi dans le progrès demeure si tenace, ce n'est pas parce qu'il fonctionne toujours, mais parce qu'il joue un rôle psychologique et social crucial. Il offre une direction, donne un sens aux difficultés présentes et permet de reporter la responsabilité des choix difficiles sur l'avenir abstrait. Même lorsque la technologie déçoit, l'idée de progrès survit, car l'alternative serait de vivre dans l'incertitude sans promesse d'amélioration.
Le vrai problème apparaît lorsque le progrès cesse d'être un outil pour devenir une idéologie. La critique est alors vue comme une menace, et les questions sur les conséquences réelles sont évacuées au profit d'une foi dans le mouvement pour le mouvement. L'écart entre promesses et réalités s'élargit, sans que cela n'entraîne de remise en question.
Renoncer à la croyance aveugle dans le progrès ne signifie pas rejeter la technologie ou l'évolution. Cela implique de revenir à une approche plus lucide, où les changements sont jugés à l'aune de leur impact sur l'humain et la société, et non sur leur ampleur ou leur nouveauté. Peut-être est-ce là le véritable prochain stade du progrès : non plus une idéologie, mais un choix conscient et réfléchi.